Haut-Verdon du 30 juillet au 6 août 2022

27 septembre Reportages

Un premier séjour HCE, ça ne répond à aucune attente : ça bouscule, ça étreint, ça déstabilise, ça grandit pour la vie, et voilà installé sans prévenir un rendez-vous annuel que l’on se jure ne manquer pour rien au monde. Un second séjour HCE (un troisième, un quinzième, un trentième…) cela s’amuse à déjouer les attentes, inévitables, que nous avons pris l’habitude de construire comme on le fait au quotidien. Mais c’est là ce qui fait le tanin si particulier de l’association : y embarquer, c’est s’engager à ne rien anticiper, à ne pas comparer, à ne pas s’assurer du confort de nos connaissances. Comme dit Chantal : « Quand on arrive ici, on ne sait pas ce qui va arriver. » Quelques minutes suffisent, lorsqu’on arrive au lieu de rendez-vous, et l’évidence s’impose : embarquer dans un séjour, c’est accepter de réajuster, en permanence, notre regard sur nos faits, nos dires et nos gestes. Alors surgit l’exquise sensation : celle, à chaque fois, de tout recommencer.

Pour la lecture, on peut écouter Red Cardell qui a accompagné la dernière heure du séjour (merci Olivier) avant que chacun reprenne son chemin :

Jour 1 – Ratery (camping) / Cabane de la Fuchière

Une bière (ou deux), un dîner, une nuit en yourte/à la belle étoile, un café et un bol de muesli aux mille confitures plus tard, le groupe embarque pour une première journée costaud : changement de plan oblige car notre cher âne Immenso est malheureusement absent, ce qui a obligé Olivier à élaborer un plan B de dernière minute (bravo à lui !). De toute manière, Olivier, on le connaît même sans l’avoir connu : personne ne s’inquiète de savoir ce qu’il en est du nouveau parcours. Et HCE, ce n’est pas compter les kilomètres mais plutôt s’étonner de son compteur d’existence. Nous quittons donc sans tarder le camping de Nico, direction la cabane de la Fuchière où nous dormirons deux nuits durant. C’est parti !

Le groupe est constitué de bon nombre d’habitués (c’est-à-dire presque tous) et les nouveaux ont pris très vite le rythme, après l’explication traditionnelle du fonctionnement des joëlettes. Les passagers et handi-marchants connaissent si bien les ficelles qu’on s’arrache la première place pour rendre service : Joël et Anne sont venus avec leur moitié Joëlle et Eric, qui les connaissent donc par cœur, Fabien et Chantal te rappellent à l’ordre sur le fait qu’ils gèrent, sans parler de tous leurs récits qui font réfléchir (et beaucoup rire). Quant à « queen » Lénaïk, on lui court après et elle nous traîne : on sait qu’elle a l’habitude de privilégier les séjours techniques. Si on a le bonheur de tomber dans ses yeux, alors plus rien n’existe (et on ralentit encore plus !). A ceux qui compteraient faire leur service civique annuel en se sentant indispensable, il faudra repasser ! Tout le monde a besoin de tout le monde et ce séjour nous le rappellera.

Le premier jour, on se concentre encore sur les détails de notre ordinaire, avant que progressivement ils ne s’estompent…Comme le vernis à ongle qui s’effrite, la montre qu’on retire du poignet, le peigne dont on n’arrive plus à savoir où il est passé, les boules quies qui restent au fond du sac… On ne se rend même pas compte qu’on s’adapte, car tout le monde est au même niveau de confort. A la fin de la journée, les langues se délient, les mains sont moins solitaires, et racontent à elles-seules la richesse de caractères qui constituent notre groupe. Durant le séjour, toutes les mains vont se transformer ensemble : usinées par la joëlette, tannées par le soleil, égratignées par le chemin, colorées par la terre et la poussière de « Mère Nature » dirait Lénaïk. Sans parler des pieds... !



Jour 2 – La Fuchière - Lacs de Lignin - La Fuchière

La nuit était bonne, le petit déjeuner copieux, on n’a rien à débarrasser puisqu’on revient le soir…Résultat : nous partons plus tard que la veille ! Nous habituons-nous au luxe ? On dira que c’est parce qu’il faut bien quelques jours pour se reposer de notre sortie de l’ordinaire, bien plus fatigant que les joëlettes. Nous voilà partis ! On nous a parlé des Lacs de Lignin pour le déjeuner. Et voilà qu’à 10h, on tombe sur cette rivière digne des plus beaux petits paradis, et on a bien envie de s’y mouiller. Après coup, on se dit qu’Olivier devait penser à la terrible ascension qui suivait juste après, et que ce répit pourrait nous faire tout oublier. Ou simplement que cette résilience face aux petits plaisirs de la vie est le plus beau des cadeaux, et que la montre, hé bien elle est définitivement au fond du sac.

L’arrivée aux Lacs de Lignin est spectaculaire : le décor minéral fait penser aux steppes d’Amérique du Sud... On traverse le paysage en silence, bouche bée devant ce paysage majestueux qu’on a bien des difficultés à trouver réel. C’est trop tôt dans le séjour, on n’était pas prêt, on est perdus ! Le ballet des nuages fait tellement varier les couleurs et la luminosité du ciel qu’on change de décor toutes les minutes. Fait-il chaud ou froid ? Quelle heure est-il ? Où va-t-on ? Où sommes-nous, déjà ?
Le remplissage des gourdes à une source était inespéré, et l’on repart, silencieux, revigorés de tout ce paysage où seules les traces de joëlettes subsistent de notre passage.

Le lot d’émotions n’est pas terminé, ni son lot d’efforts. Gare aux patous dont on apprend à se méfier, selon les récits ! L’occasion de rappeler que le mot « patous » désigne à l’origine les chiens de la race Montagne des Pyrénées et que l’appellation a fini par désigner plus largement les chiens de protection des troupeaux. Nous restons groupés et encadrons les plus effrayés de la troupe. Pour terminer la journée, une descente ardue comme on les aime à HCE : on regarde où chacun met les pieds, ça crisse, ça secoue un peu, ça passe. Anaïs rappelle : « On a fait le plus dur, mais on n’a pas fait la moitié ! » Elle porte son sac qui « n’est pas lourd, mais qui est volumineux » et son énergie est communicante. Louis et Adrien sont sacrés conducteurs pilotes F1. On entend « ça descend » une dizaine de fois, « ça monte » deux fois, « racines » une quarantaine de fois : on propose de dire « Molière » ou « Shakespeare » pour changer un peu (ahah).


A l’arrivée, on rejoint la rivière par le chemin le plus court (ou le plus long pour les aventuriers ;-) Chantal fait prendre la douche du siècle à Adèle (ou c’est Adèle qui lui fait prendre, elles ne savent plus). Anaïs, Emeline, Mylène et Madeline forment la team cuisine/vaisselle qui carbure, on fait un shifumi pour savoir qui aura le plaisir intense d’essorer la salade avec athlétisme (comme le lancer de poids). On apprend que Livia peut faire profiter l’équipe de ses dons d’osthéo et on résiste pour ne pas en abuser. Benoit se rend toujours disponible à qui le demande, et son sourire satisfait tout un chacun. Adrien cause avec Christian de découverte australe, bouddhisme, philosophie, anthropologie, amour et paix sur la terre avec les hommes qu’il aime. Le reste du temps, on convient que l’humour de Christian est indispensable quand il est essentiel. Ou quelque chose comme ça. Thierry et Jean-Yves s’amusent de voir à quoi ressemble la relève, et du coin de l’œil, ils se rappellent les bons souvenirs qui continuent de les habiter. À table, Anne siège à la place de la présidence et son beau manteau rouge transforme l’équipe en assemblée dont le premier débat tourne autour de la nécessité (ou non) de retirer la peau du melon (ou de la pastèque) quand on la sert. Jean-Paul n’arrête pas de s’activer et nos estomacs s’extasient du ragout qu’il nous a préparé : repus, certains filent dormir, quand d’autres trinquent à la journée (ou à la vie, au cosmos, à la Pachamama, aux arbres, à l’altérité et autres grandes choses / mais le silence est aussi salutaire).

Jour 3 – La Fuchière – Le Petit Janvier – Le Gros janvier

Le 3e jour, c’est toujours celui où on ralentit, où le corps accueille les courbatures, avant de les avoir définitivement intégrées le lendemain. On est plus sensibles au contact de l’autre et on prend plus le temps de s’observer longuement et de prendre soin des petites choses. Les passagers ne manquent pas d’encourager les accompagnateurs qui trouvent des ailes dans leur présence. Après tout, participer à un tel séjour, c’est comme « être en stage », dirait Eric : on est là pour apprendre de nos lacunes ordinaires, de nos difficultés comme de nos facilités. Pour les passagers, c’est parfois un moment de prise de conscience : « au fond, il y a plus handicapé que moi ». C’est aussi le plaisir de mettre de côté son handicap : « on en parle cinq minutes et voilà, c’est fini ».
On s’est un peu perdus le matin mais « quand on ne sait pas où on va, dit Olivier, on va toujours où ça monte », et on finit par attaquer, après s’être initiés au jeu du samouraï. La Forêt de Monier nous fait échapper à la forte chaleur qui nous écrase encore plus ce jour-là, mais pas aux taons, qui semblent s’être donné rendez-vous pour nous accueillir ! Nos parades pour les éviter tout en maniant les joëlettes ressemblent à des danses curieuses dont s’amusent, on l’imagine, les habitants discrets de la forêt dont nous éveillons la tranquillité.




A l’arrivée au campement, Jean-Paul nous attend avec la voiture d’Olivier et commence une découpe massive de crudités qui devient un grand chantier collectif. Olivier s’attache avec un soin scrupuleux, à monter un coin toilettes absolument remarquable. Les voix s’essayent à tout le répertoire musical français ou philosophent sur le monde à venir. Comme dit Fabien : « Il faut savoir psycho-diverger par instant. » Puis séance yoga pour les volontaires. Personne n’a planté la tente ce soir et dans la forêt, les petites frontales sont comme des étoiles renversées.

Jour 4 - Villars-Heyssier – Gorges de Saint-Pierre par Congerman – Cabane de l’Orgeas

Ce matin, j’ai l’impression que c’est comme la démultiplication des pains avec les confitures : ou je n’avais pas tout vu, ou Jean-Paul a cet art de l’intendance qui fait tout d’un coup surgir des nouvelles saveurs quand on croyait avoir tout vu. Un art de l’anticipation, du dosage, mais aussi de la dissimulation pour réserver quelques petites surprises et regonfler le moral des troupes.
Ce matin, nous allons dans les Gorges de Saint-Pierre : le canyon est vertigineux, et le sentier en balcon taillé dans la roche est un spectacle extraordinaire. Nous sommes à flanc de falaise, ce qui ne laisse pas indemnes les personnes sensibles au vide. L’entraide est totale, et d’autant plus investie qu’un visiteur d’exception nous a rejoints : ce n’est autre que Joël, le créateur des joëlettes ! Il faut s’imaginer l’audace d’un jeune de 33 ans qui fabrique dix joëlettes par hiver et le premier séjour joëlette dans le Haut Atlas marocain avec cinq personnes handicapées.




Joël nous fait une frayeur en sortant de sa joëlette, et sa petite chute nous rappelle à l’ordre sur la vigilance qu’on doit toujours avoir, même durant les pauses. Heureusement, il y a les fruits secs et la petite rivière pour nous revigorer, et nous poursuivons notre chemin dans la forêt jusqu’au ……. : ravitaillement en eau, pique-nique avec les salades multicolores de JP qui nous a rejoints à travers bois comme un marathonien, et même une petite part de tarte à la myrtille du gite qui semblait nous attendre ! Puis c’est le fameux passage du « gros caillou » qui nous donne un peu de fil à retordre mais que nous passons en temps record.

L’arrivée au lieu de bivouac se fait plus tôt que prévu, ce qui laisse à la troupe le temps de poursuivre les partages, faire de nouveaux exercices pour se détendre les muscles, et jouer aux cartes. Avec toujours, comme dit Thierry, cette « sincérité et profondeur toute simple que l’on ne trouve nulle part ailleurs ». Les confessions sont nombreuses à la tablée de cette soirée-là, et résonne encore les nombreuses punchlines de Chantal parmi lesquelles on retient celles-ci : « J’ai la cote en voiture, mais il faut pas que j’en descende. », « Le bon dieu fait bien les choses, mais des fois faut se calmer ! », « En dessous d’1.20m, on te donne pas de grade. » ou encore « Le psy que je suis allée voir un jour, je lui ai fait beaucoup de bien. »

Jour 5 - Cabane de l’Orgeas – Ondres – Le Plan – Beauvezer – retour en voiture au camping de Ratery.

La journée de retour vers notre point de départ est tranquille, et la fin du séjour se fait déjà sentir. C’est trop tôt ! Heureusement, demain il y a le Lac d’Allos pour nous faire repartir pour une dernière ! Mado épate avec ses couronnes de fleurs qui costument Lénaïk, les garçons s’improvisent un jacuzzi naturel pour se laver dans la rivière sous le regard amusé des passagers qui profitent du rythme de la journée pour se reposer un peu des trajets chahutés des jours précédents.

A l’arrivée à Ondres, on renoue avec la civilisation dans le magasin de montagne où certains font des emplettes qu’ils prennent soin de dissimuler, puis tout le monde trouve une place dans les voitures laissées le premier jour, et on rentre fissa à Ratery.

On nous annonce de la pluie : enfin ! Un séjour HCE sans pluie serait-il un séjour HCE ? Il faut monter le marabout au cas où : heureusement qu’il y en a qui s’activent quand d’autres profitent de la terrasse du camping pour poursuivre leur rencontre ! Ceux-là se rattraperont en faisant la vaisselle, c’est bien noté. Le soir, la recette de gâteau/tarte tatin aux pommes interroge et ravit les papilles.

Jour 6 – Dernier jour : parking du Laus - Lac d’Allos (2228m)

C’est parti pour l’ascension jusqu’au lac d’Allos, en passant par le plateau de Laus ! C’est le plus grand lac naturel d’altitude d’Europe (54ha, 48m de profondeur) situé dans le cœur du parc National du Mercantour… Nous croisons du monde : un groupe ayant loué une joëlette ‘dernier cri’ et les équipes du Parc national du Mercantour et de l’Office National des forêts qui nous rappellent qu’il y a « messe aujourd’hui au lac », car c’est la fête traditionnelle au bord du lac. C’est l’occasion de prendre connaissance de l’histoire millénaire de ses abords : on apprend que de – 11 500 ans à nos jours, la fonte des glaciers et l’apparition d’un lac a permis à une tourbière de s’installer et au ruisseau de Chadoulin de se frayer un passage sur le plateau. L’eau sort de terre comme de nulle part : elle s’infiltre dans les profondeurs du lac à travers un dédale souterrain de fissures dans la roche.

En ce qui concerne le lac, on complète avec quelques recherches : la couleur d’un bleu unique de ce réservoir d’eau pure vient du fait que ses eaux froides et pauvres en oxygène sont très peu fertiles en plante. Le ciel se reflète dans l’eau, et les lumières ne cessent de varier, ce qui donne des photos très différentes d’une minute à l’autre. L’histoire dit que les anciens ont gravé sur une pierre le dicton suivant : Quouro mi veiras, plouraras, « Quand tu me verras, tu pleureras. » La pierre reposerait dans le lac au même niveau que l’évacuation : si le niveau du lac baisse jusqu’à la mettre à jour, les conséquences seront dramatiques. Une situation qu’on a peu de mal à imaginer tant les questions de raréfaction de l’eau sont dans tous les esprits particulièrement cet été (source : www.valdallos.com/lac-d-allos.html)


Le tour du lac est magnifique et en laisse plus d’un en contemplation silencieuse. Les marmottes pointent leur nez de l’autre côté du lac, et nous narguent avec leurs multiples cachettes. Les nuages deviennent plus sombres, et quand l’heure vient de manger, nous prenons notre première douche ! Chacun attend que la pluie cesse, plus ou moins couvert par son vêtement ou simple plastique de pluie, puis vite nous terminons le tour : il s’agit d’éviter de trop traîner pour risquer de reprendre une deuxième salve. Nous aurons vu le lac sous toutes ses couleurs (auxquelles nous ajoutons les nôtres avec nos tenues M&Ms) et la descente est avalée au pas de course.

Le soir, on trinque joyeusement, on avale goulûment la tartiflette et le tiramisu de Jean-Paul, et puis on commence à accepter que c’est demain ça y est, chacun doit rentrer chez soi. Ces sept jours durant, on a tout simplement réappris à voir avec l’autre. Et ce n’est pas si simple de le faire au quotidien.

Pour finir, quelques mots d’Adrien qui faisait son premier séjour cette année :

Merci.

Texte et photographies : Adèle
Aquarelles : Madeline