Champsaur - du 4 au 11 juillet 2026
Cette nouvelle sélection envoyée à la Coupe du Monde des randonneurs est alléchante. Avant d’analyser les différents matchs qui ont jalonné la compétition, revenons sur la composition de cette dream team alpine.
Commençons par l’entraineur-joueur, vieux jeune, jeune ancien, Aurélien. Grosse expérience sur les terrains caillouteux délaissés par la Fédération, mais aussi dénicheur de talent bruts et de pépites, comme Malo, avant-centre en devenir, de gros mollets d’âne et un sens pratique aiguisé par le contact avec dame nature. Au poste de libéro, Caroline, main de fer dans gant de velours, padawan de HCE. Elle est à Aurélien ce que le yin est au yang, son complément parfait. Faut-il encore présenter Charles, dit « King Charles » ? 33 ans d’expérience en bivouacs précaires et blocs sanitaires de camping municipal. Très bon sur coup de pied arrêté. L’élégance et la concision réunies en une seule personne. Au poste de gardien de but de cette seleção de dernière minute : Lydie. Au four et au moulin, au volant et aux brancards. En un mot : indispensable pour espérer passer les phases de poules.
Mais aussi Isabelle. Sur le terrain, elle aime à évoluer au poste d’ailière, où sa foulée intrépide fait des ravages. Autre ancien arrivé à la force de ses mollets seuls ; gardien du temple et représentant du beau jeu à la française : Vincent le stéphanois. Intraitable à la joëlette, un sens aigu de la stratégie et de la gestion d’un collectif, notre Zizou moins la calvitie et la transpiration. Continuons avec Noémi, qui compte presque 10 sélections. Grande manieuse d’éponges et d’herbes. Joueuse capable d’évoluer au poste de latérale la nuit, mais qui le jour aime à se repositionner en défense centrale. Sportive et philosophe, c’est une arme à double tranchant, notre Lilian Thuram à nous. Je cite, dans le texte : « Au moment où s’élevait le pétrichor, j’ai découvert un imago de libellule, qui tel une paréidolie de ton visage, m’a un instant fait oublier ma prosopagnosie. ». Quelques mots sur Benoît. Studieux et appliqué. Monstre de calme. Joueur de devoir capable d’évoluer aussi bien en attaque que d’assurer des replis défensifs si besoin : l’équipe peut compter sur lui. Avec 4 sélections au compteur, voici Claudette. Ses cheveux font penser à Lionel Jospin, et elle cache comme lui un tempérament bouillant et facétieux. Rumeur : Aimé Jacquet est un ami intime de Claudette.
Joueurs rescapés d’une première sélection : Bruno, de Semur-en-Auxois (prononcez « Smur »). Bon pied bon œil ; Non !... bon pied bon pied. Toujours en forme, toujours de bonne humeur, même cramé par une montée de 600 mètre de dénivelé sous le cagnard et dans le noir. En d’autre mots : si on avait plus de Brunos, la France serait un pays plus gai, mais aurait aussi probablement pour capitale Dijon. Donc bon, faut pas pousser mémé dans un ravin bourguignon. Un Bruno, c’est bien. Et puis Mika. Sans doute la plus belle paire d’oreilles de l’hexagone. Doux au toucher. Un physique de déménageur mais fragile sur les tacles. HCE veut le revoir après une première sélection encourageante.
Passons aux joueurs néophytes, que j’aime appeler les promesses exquises des lendemains qui chantent :
Qui nous arrive de Clisson, abord de Nantes, épicentre du métal en France, Brigitte. Elle vient de passer plusieurs semaines d’acclimatation à la montagne. Elle a donc les poumons gonflés et le taux d’oxygène à bloc pour soutenir l’effort de guerre. Auréolée du titre de champion de France, l’équipe de Lens est logiquement à la fête avec Valentin, l’écharpe du club bien rangée au fond des sacoches. Il a hâte d’en découdre avec les dénivelés vicieux du Champsaur. Du nord également nous arrivent Nathalie et Leocadie. Première sélection, première appréhension : elles seront mises très vite à l’aise par l’équipe et l’ambiance délurée d’une compétition de randonnée pour tous. L’Éducation Nationale, centre de formation gros pourvoyeur de l’équipe fanion de HCE, nous envoie cette année Anne et Claire, qui trépignent de chausser les semelles Vibram®. Témoin lyrique de la grande épopée des Verts de Saint-Etienne et rescapé des lignes de chemin de fer, il y a Gilles. Sa culture footbalistique est appréciée et mise à contribution pour diversifier et alimenter nos sujets de conversation, qui ont tendance à tourner autour des mêmes centres d’intérêt : la nature, le partage et l’amour des paysages. Alexis : informaticien en goguette. Son sens de l’organisation et sa vista sont vite repérés par Bruno, qui le prendra sous son aile pour le faire progresser au sein du collectif et en faire un titulaire en puissance. Enfin, Anaïs et Camille complètent la liste de ce mercato d’été. Elles en veulent et ne tardent pas à montrer d’excellentes dispositions à l’arrière de la joëlette. Couvées du regard par nos entraîneurs, eux seuls savent que ces recrues phares attireront trop vite les convoitises des gros clubs européens.
Voila, j’ai fait le panorama de cette sélection, parlons maintenant du cadre la compétition. Le Champsaur. Un des neufs « pays » du département des Hautes-Alpes, coincé entre le lac de Serre-Ponçon et le massif des Écrins, il présente la particularité, selon Wikipedia, de faire « partie du bassin de l’Isère, alors que la quasi-totalité des Hautes-Alpes appartient au bassin de la Durance ». Coup de théâtre, Aurélien nous apprendra le dernier jour que nous avons plus précisément marché dans le Gapençais, région limitrophe au nom qui sonne moins glamour, et donc moins vendeuse pour accueillir une coupe du monde des randonneurs. Ou quand la loi du marché galvaude les vérités historique et géographique. Albert Camus ne disait-il pas que « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde (1) » ? Mais éteignons cette controverse stérile. Le Champsaur / Gapençais : c’est montagneux, c’est beau. Il y a des torrents, des arbres, des cascades. On y fait des bivouacs là où il devrait normalement y avoir de l’eau mais où il n’y en a plus. Mais c’est pas grave, c’est les vacances et de toute façon, il y a une source à une petite heure de marche.
(1). Albert Camus, « Sur une philosophie de l’expression », Poésie 44, no 17, p. 21.
Samedi, 17 heures : Arrivée des joueuses et joueurs au camp d’entraînement à Ancelle : sur les bords de la Rouanne s’agglomèrent des encore inconnus, qui doivent vite faire connaissance et trouver une cohésion pour préparer le premier match prévu le lendemain matin.
Phase de poule :
Match 1 : Moment découverte en forme de montée douce le long de la Roanne. Beaucoup d’encouragements, de stress, d’appréhension. La peur de mal faire. L’effort produit ramollit un peu les carapaces. On apprend ou on se remémore un vocabulaire insolite. Les dialogues pourraient être écrits par André Breton : Rabaisse un peu les brancards. Les quoi ? Sinon tu viens d’où ? Attention tu vas te prendre les pieds dans les sangles. Je suis de Vénissieux. Imagine que tu conduis une brouette. Ah oui, bien sûr ! Fais chanter ta joëlette. Pardon ? J’ai mal au dos. Allez Lens ! Hi-Han. Après manger, montée raide pour apprécier le point de vue sur la vallée, et redescente au campement, au milieu des moutons.
Match 2 : Au petit matin, de placides patous et des chiens de bergers surexcités font irruption sur le terrain. Chacun ses hooligans. On se sent quand même obligé de partir. Et ça redémarre plus haut. Vers un balcon perché dans les alpages. Ça transpire, ça couine. Gilles fait monter le cardio et part dans les tours. Là-haut, pas d’eau. On s’abreuve à un panorama incroyable. Dodo sous les étoiles.
Match 3 : Redescente ludique et forestière par une autre piste, en bas, tout en bas, là où l’aventure a commencé. La caravane s’allonge, des bulles d’humanité se forment autour de chaque joëlette. Unité de vie. Unité de chemin. Certains en profitent pour tenter l’échappée, pour se perdre. Bruno essaie de ravir le maillot jaune et, avec Nathalie, part explorer sans joëlette les faubourgs d’Ancelle pour y faire la promotion de notre sport. Tactique risquée. ¬À Clairefontaine, on se questionne, le doute s’installe, et Mika tape du sabot. Enfin, notre libéro-capitaine les retrouve. Chacun est rassuré. On peut manger et se croiser les orteils en écoutant chanter les oiseaux près de la rivière. On l’a bien mérité.
Après la sieste, transfert au camping municipal de Réallon. Arrivée discrète mais autoritaire dans ce creux de vallée. Juste à côté des tentes, un magnifique bassin naturel fera office autant de spa que de réfrigérateur pour nos produits dopants. Passé par les repêchages, la seleção prend ses aises dans ses nouveaux quartiers pour préparer la deuxième partie de la compétition, qui s’annonce aussi indécise qu’excitante.
Matchs à élimination directe :
Match 4 : C’est parti pour les quarts de finale : grosse pression d’entrée avec +600 mètre de dénivelé positif en bordure de piste de ski. Ça sue, ça jure, ça tangue, mais ça ne flanche pas. On prend un repas bien mérité avec point de vue sur le canyon de la Pisse, je n’invente rien. À la mi-temps, on se serre à 20 dans 12 m² d’ombre pour débriefer, mais le soleil tape fort et invite à la torpeur. On s’assoupit comme il faut.
En revenant sur le terrain, dans la descente, les discussions s’orientent vers les demi-finales de demain. Le vocabulaire de la randonnée by HCE commence à faire sens, les conversations sont plus fluides : t’inquiète je récupère la chaise WC et je débate Mika dans la foulée. Comme ça demain matin on est prêt pour le transfert. Pas de souci je te copie 5 sur 5. Impec, et bravo pour ton réglage de brancards dans le passage merdique, je valide. Aurélien sent que le ciment de la cohésion est en train de prendre, mais par réserve et pour éviter que le collectif ne prenne la grosse tête avant les matchs couperets, il se tait. Troisième mi-temps : piscine, cartes, repas, digestif.
Match 5 : Levée aux aurores. Où qu’on va ? Quelque part où il y aura de l’eau, ou pas. Difficile de savoir ce que mijotent Caroline et Aurélien. Et pourtant pas si difficile de ne pas voir, de ne pas sentir, avec cette chaleur matinale, que ça va encore piquer les cuisses, faire mal aux poumons, s’envoyer dans des raidillons infâmes et défoncés.
Décision est prise d’attaquer le versant de Réallon où coule la Pisse. Protégeant la vallée, tout au bout d’un sentier en balcon, l’antique fort de Réallon nous en impose par sa majesté.
Bien que déjà occupé par des cavaliers d’un empire inconnu, la sélection du Champsaur pose ses sacs contre un bout de paroi, histoire de se chanter des histoires, de laisser du temps au temps, de se restaurer, de caresser les pierres, de se rouler dans l’ombre, enfin de préparer une descente souple et divergente jusqu’au fond du vallon, direction la piscine du camping où nous attendent les bébés grenouilles et les produits dopants.
Il est encore tôt, le soleil brûle le dos. Vite, de l’eau, de l’ombre. Le discussions nocturnes tournent autour de la compétition, des favoris et des outsiders encore en lice pour remporter le match ultime. Allez, au dodo !
Match 6 : La der de der ! Opération débarquement à la baie de Chanteloube.
Transfert en camion direction le lac de Serre-Ponçon. Pendant ce temps, Mika prend un repos bien mérité au camping, après avoir assuré le boulot pendant toute la semaine. Il est bien mignon cet animal. Son tempérament docile, sa douceur et sa nonchalance nous feraient presque oublier qu’il est un âne, Mika. Tout le contraire de Malo, qui profite des belles descentes dans les roches de schiste pour faire étalage de ses réflexes de skieur alpin. Ça décoiffe !
Elle décoiffe également la vue depuis la grande table en bois tout au bord du lac. Qu’on est bien le pieds dans l’eau, à savourer nos derniers instants ensemble, à se raconter, à témoigner, à s’écouter dans la confidence des montagnes.
De retour au camp, on s’active, bien malgré nous, à refaire ses bagages, à remballer les casseroles, nos rires et nos chaussettes sales. Il reste encore un peu de temps pour remercier le sélectionneur, l’équipe technique, le masseur, sans oublier le public bien sûr. Le score, on l’oubliera bien vite, mais chacun se souviendra longtemps de l’état d’esprit, impeccable, qui a guidé notre équipe pendant la semaine : vive l’été, vive le sport, vive la randonnée pour tous, vive Handicap Évasion !
François G.





























